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Art en général - Antiquité - Égypte - Histoire de l'art Arnaud Quertinmont Anubis, ou le corps des dieux dans l’Égypte pharaonique
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Reporticle : 178 Version : 1 Rédaction : 01/01/2016 Publication : 23/06/2016

Note de la rédaction

Ce reporticle est extrait du catalogue de l’exposition Dieux, génies et démons en Egypte ancienne proposée du 21 mai au 20 novembre 2016 au musée royal de Mariemont : Quertinmont A. (éd.), Dieux, génies et démons en Egypte ancienne : à la rencontre d'Osiris, Anubis, Isis, Hathor, Rê et les autres, Somogy-Musée royal de Mariemont, Paris, 2016

Introduction

L’un des éléments essentiels de la civilisation pharaonique est la performativité de l’image et de l’écrit. Représenter un être vivant, une chose ou même une idée, c’est lui donner vie. Ainsi, dans le cadre de la représentation d’une divinité, on peut parler de « naissance ». C’est de cette façon que le mot est employé dans les Annales royales et notamment sur des fragments dits de la « Pierre de Palerme », relatant des évènements de l’Ancien Empire (1). La forme et le nom qui vont être donnés à ces entités divines vont donc les définir et leur donner existence et puissance. C’est la raison pour laquelle certaines entités néfastes, notamment celles responsables de maladies, n’existent que sous la forme de leur nom et ne possèdent pas de représentation (2) ou bien sont représentées déformées de manière à ne pas pouvoir agir. Ainsi, par exemple Sehaqeq, représenté le bras devant les yeux de façon à rendre inefficace son regard maléfique (3). L’écrit étant tout aussi puissant que l’image, le scribe dispose d’outils lui permettant d’annihiler ou à tout le moins de réduire la dangerosité de certains mots (encre rouge, signes découpés…).

Fig. 1 – Vases canopes, Troisième Période Intermédiaire. Collection privée.
Photo Paul LouisFermer
Fig. 1 – Vases canopes, Troisième Période Intermédiaire, collection privée.

Les entités divines égyptiennes (dieux, génies, démons) sont l’explication des Égyptiens au monde, à sa création et à son fonctionnement (4). Dans cette optique, il était logique de représenter ces entités et de leur donner une forme. Cependant, la nature de l’essence divine est inaccessible. Cela est d’ailleurs relaté dans l’Hymne d’Amon du Papyrus de Leyde qui explique que la nature du dieu est inconnue, que son image ne peut être dévoilée et qu’il est trop puissant pour être connaissable (5). Une autre source (CT VI, 69c, 72d) indique que seul le défunt est en mesure de connaître la forme d’un dieu et encore, il ne les connaîtra pas toutes puisque, à la fin du cycle du monde, le démiurge se transformera en un serpent que les hommes ne connaissent pas et que les dieux ne voient pas (LdM 175). Les Égyptiens ont donc tenté de contourner cet état de fait en développant des symboles et en créant un métalangage permettant d’aborder la réalité divine pour une situation donnée à un instant donné. En effet, loin d’être figée, la religion égyptienne a évolué au cours des millénaires, subissant parfois de profonds changements (développement de la piété personnelle, épisode amarnien, conquêtes étrangères…) laissant des traces dans la manière de représenter les dieux.

Est-ce que les anciens Égyptiens croyaient réellement que certains de leurs dieux étaient hybrides à têtes d’animaux, des femmes à sabots de vache, des vases à tête humaine (fig. 1) ou toute autre composition qui nous semblerait presque burlesque ? Assurément non ! En réalité, les différentes capacités et iconographies de ces divinités se trouvent naturellement expliquées par le biais d’une fonctionnalité active et rationnelle.

Fig. 2 – Isis fécondée par Osiris, temple d’Abydos.
Photo Cau BruallaFermer
Fig. 2 – Isis fécondée par Osiris, temple d’Abydos.

Prenons l’exemple du mythe d’Osiris. Le dieu règne sur l’Égypte jusqu’à ce que son frère, par le biais d’un subterfuge, l’enferme dans un coffre et le jette dans le Nil. Isis, son épouse, retrouve le coffre et le cache dans les marais du Delta. Seth, au cours d’une chasse, découvre le corps. Furieux, il le démembre et disperse les différentes parties aux quatre coins de l’Égypte. Commence alors pour Isis une quête visant à retrouver les différents morceaux. Elle parvient à patiemment les rassembler, à l’exception du membre viril. C’est alors à Anubis que revient la charge de rassembler ces différentes parties en un tout cohérent dont la forme évoque ce que fut Osiris autrefois. Isis, par sa magie, remplace l’infirmité phallique du défunt et réussit à le ranimer le temps de concevoir un héritier en prenant la forme d’un milan. Bien qu’ici résumé à l’extrême, ce discours mythique explique certaines iconographies de nos trois protagonistes principaux. Ainsi, Osiris est systématiquement représenté momiforme, les bras enserrant les deux sceptres témoins de son statut de roi. Isis peut parfois être représentée ailée et Anubis, en étant lié au monde des funérailles, adopte la tête d’un canidé.

Le cœur du mythe osirien n’est pas la mort de son personnage principal, mort d’ailleurs tue par les textes, mais bien sa renaissance et la continuité de la charge royale. En effet, ce discours met en avant le cycle de renaissance d’Osiris, à l’origine un dieu agricole, expliquant ainsi le cycle des saisons. En témoignent les nombreuses effigies connues sous le nom d’Osiris végétant ou momies de grains, impliquant de faire germer des graines dans une représentation ithyphallique du dieu. Il est intéressant de noter que le membre lacunaire n’est pas une main, un pied ou un bras mais bien l’élément reproducteur et fertile, celui qui permet la continuité de la vie. Il relate également la transmission du pouvoir par le biais d’un enfant légitime.

Dans sa quête pour retrouver le coffre contenant la dépouille de son mari, Isis adopte la forme d’un rapace et plus précisément d’un milan. Cette forme lui permet de couvrir un large territoire et d’utiliser la vue perçante de l’animal, cela afin d’optimaliser sa recherche. Qui plus est, l’oiseau est un charognard, spécialisé dans le saisissement de poissons morts flottant à la surface de l’eau. L’image est ici tout appropriée pour qualifier la quête de la déesse. Une autre caractéristique du milan s’avère intéressante pour expliquer le choix de l’animal dans l’iconographie d’Isis. En effet, les cris de l’oiseau ressemblent à des pleurs humains et permettent ainsi d’imaginer la déesse parcourant le pays en se lamentant.

Fig. 3 – Anubis, Basse époque.
Photo Michel LechienFermer
Fig. 3 – Anubis, Basse époque, Musée royal de Mariemont.

Voyons maintenant pourquoi Anubis est doté d’une tête de canidé. À l’exception d’un unicum où il est figuré sous une apparence entièrement humaine, Anubis est traditionnellement représenté sous les traits d’un homme à tête de canidé (fig. 3) ou sous une forme entièrement animale (6). De nombreuses études se sont intéressées à la nature des divinités canines et en particulier à l’animal qu’elle représente (7). En partant des caractéristiques morphologiques des dieux, les chercheurs sont partis sur la piste d’un canidé qui pourrait avoir une apparence élancée, de grandes oreilles pointues, un museau effilé, des membres grêles et une queue touffue et tombante. La couleur noire fut très rapidement rayée de la liste des critères à retenir. En effet, celle-ci relève de l’ordre du symbolique et renvoie au caractère funéraire de ces entités. Plusieurs candidats émergèrent très vite et le consensus sembla s’établir autour de Canis aureus lupaster autrefois connu sous le nom de chacal égyptien, rebaptisé aujourd’hui loup africain (8). Les anciens Égyptiens semblent ne pas avoir été aussi regardants que nous sur l’espèce animale choisie pour représenter ces divinités, comme semble en témoigner la diversité des momies animales retrouvées dans un contexte cultuel (9). Nous conserverons par prudence l’appellation générique de canidé.

Il est en généralement admis que Canis aureus lupaster fut choisi non seulement en raison du fait qu’il n’est principalement visible que la nuit lorsqu’il fréquente les étendues désertiques des nécropoles mais également en raison de la façon dont il se nourrit et de l’état dans lequel ses proies étaient retrouvées. En effet, en mordant sous les côtes, le canidé réalise un trou lui permettant de se nourrir des organes internes de sa victime (10). Celle-ci était donc retrouvée relativement bien conservée mais vidée de ses organes. Loin de l’idée de l’animal qui ronge les os de ses proies, nous retrouvons un modus operandi qui rappelle énormément celui des embaumeurs qui pratiquent une incision juste sous les côtes de l’abdomen afin d’accéder aux viscères. Le choix du canidé apparaît donc ici des plus logiques.

Fig. 4 – Ouchebti d'Apis, Nouvel Empire. Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.
Photo MRBAB, BruxellesFermer
Fig. 4 – Ouchebti d'Apis, Nouvel Empire, Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.

Quel que soit l’animal choisi pour créer un être hybride, et quelle que soit la partie hybridée, les éléments humains traduisent le caractère individué du dieu tandis que les éléments autres symbolisent sa fonction. Mais qu’en est-il lorsque la divinité est entièrement représentée sous les traits de l’animal ? Prenons à nouveau Anubis dans sa traditionnelle position couchée, tête dressée en alerte et queue tombante. La représentation indique la capacité du dieu à jouer le rôle de gardien de la tombe et du corps du défunt. Il peut, en cas de danger, se précipiter sur sa proie et la saisir comme en témoignent certains textes religieux et un modèle en cire découvert à Beni Mazar (11). Est-ce que les nombreuses momies de chiens découvertes en Égypte indiquent que les Égyptiens identifiaient tous les canidés à Anubis et les vénéraient ? Assurément la réponse est non. Nous sommes dans ce cas-ci en présence des multiples. Les animaux sont utilisés comme ex-voto, comme moyen de dévotions. Un canidé en vaut un autre, peu importe son apparence, sa taille ou même son espèce (12). Le cas est sensiblement différent pour Apis, adoré essentiellement dans la ville de Memphis (fig. 4). Apis est généralement représenté sous la seule forme d’un taureau parce que justement, dans ce cas précis, il s’agit bien de l’animal. Un animal choisi pour ses caractéristiques uniques au sein de son espèce (couleur du pelage, forme des cornes…) qui est alors établi par le rite en son nouveau nom d’Apis. Il ne s’agit pas, dans ce cas-ci, d’élever un taureau au rang de dieu mais bien d’identifier le réceptacle d’une partie de l’entité divine, le ba d’un dieu. Lorsque l’animal mourra, il sera inhumé selon des rites particuliers et un nouveau représentant, unique lui aussi, sera choisi.

Il arrive également que des divinités s’associent et se regroupent en des formes nouvelles. Elles adoptent de ce fait une iconographie différente et sont généralement nommées d’après le nom de leurs composants : Ptah-Sokar-Osiris, Amon-Rê, Ptah-Tatenen ou encore Rê-Horakthy pour n’en citer que quelques-unes. On a longtemps glosé, à tort, de syncrétisme. En réalité, ces divinités ne fusionnent pas entre elles, elles ne se perdent pas l’une dans l’autre. Au contraire, elles conservent leurs spécificités et s’associent, s’agglomèrent temporairement de façon à maximaliser leur efficacité dans une situation et un but précis. Prenons l’exemple de Ptah-Sokar-Osiris. Il s’agit, tout comme pour le mythe d’Osiris, de décomposer l’histoire pour comprendre la raison de cette association. L’entité dont il est ici question est liée au monde funéraire et à la nécropole memphite. La ville de Memphis est placée sous la protection de Ptah, le créateur, tandis que la nécropole est sous celle de Sokar, responsable des transformations nocturnes du défunt. Osiris est le Seigneur de l’Au-delà et est garant de la renaissance des défunts. Nous avons donc un lien géographique entre les deux premiers dieux et un lien fonctionnel entre les deux derniers. On peut alors dire que Ptah vit en Sokar et en Osiris, tout comme Sokar en Ptah et en Osiris et Osiris dans les deux autres. Chacune de ces divinités conserve son existence propre mais elles s’associent en une nouvelle forme qui la rend plus agissante et qui contribue à la renaissance du défunt.

Fig. 5 – Osiris-Rê, tombe de Néfertari.
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Fig. 5 – Osiris-Rê, tombe de Néfertari.

Cette association trouve également un écho dans le cycle du soleil où se mêlent transformations et associations des concepts divins. Ainsi, lorsque le soleil apparaît le matin, il est Khépri, le scarabée. Le dieu peut alors être est représenté sous la forme d’un scarabée ou d’un homme dont la tête est remplacée par le coléoptère. Les Égyptiens n’imaginaient bien évidemment pas l’horizon envahi par un gigantesque insecte. Il s’agit là, comme pour le mythe d’Osiris, de l’emploi d’une fonction intéressante dans le cadre du discours mythique. Le nom divin provient du mot égyptien kheper, qui signifie venir à l’existence, tout comme le matin le scarabée semble apparaître d’une galerie souterraine à l’instar de l’astre du jour naissant ainsi au monde. En outre, le scarabée bousier pousse une boule de bouse au sein de laquelle se trouvent ses œufs. Lorsque ceux-ci arrivent à maturité, la boule semble exploser en une myriade de petites créatures douées de vie. Quel plus beau parallèle pour parler de l’astre qui apporte la vie au monde ? Lorsqu’il est à son zénith, le soleil devient Ré-Horakhty, Ré-Horus, et arbore une tête de faucon. L’animal chasse en effet à contre-jour et semble émaner directement du soleil. L’astre couchant devient Atoum dont le nom, difficilement traduisible, évoque à la fois la non-existence mais également le parachèvement. Durant la nuit, le dieu entre dans la Douât et pénètre en Osiris comme l’illustre très joliment une peinture de la tombe de Néfertari (QV 66) où les deux dieux sont représentés sous une nouvelle iconographie, celle d’un être momiforme à tête de bélier coiffé du disque solaire (fig. 5). Le texte ne contredit d’ailleurs pas l’image en affirmant qu’Osiris repose en Ré et que Ré repose en Osiris. Cette rencontre se produit toutes les nuits et est dissoute tous les matins. Le soleil ranime et ressource le seigneur de l’Au-delà qui l’accueille en son domaine. On le voit, les anciens Égyptiens étaient de grands observateurs de leur environnement et l’employaient métaphoriquement pour parler de leurs dieux. C’est vraisemblablement cette observation qui les conduisit à attribuer à Apophis la forme d’un grand serpent. En effet, chaque nuit, Apophis, émanation du Chaos primordial, tente de faire chavirer la barque solaire et d’annihiler ainsi la création pour que le monde retourne à son état premier. Si l’emploi d’une barque semble naturel dans un pays rythmé par un fleuve, l’iconographie du serpent est peut-être à chercher dans l’ondoiement qui caractérise le lever du soleil. Chaque matin se rejoue donc cette lutte, visible dans un horizon qui ondule tel un serpent, au moment où l’astre entame son ascension hors du monde souterrain (13).

Fig. 6 – Dieu polymorphe, Basse Epoque. Collection privée.
Photo Paul LouisFermer
Fig. 6 – Dieu polymorphe, Basse Epoque, collection privée.

La pensée égyptienne se caractérise par le polymorphisme religieux et par la multiplicité des approches. Certains aspects, certaines idées peuvent se contredire mais ne s’excluent pas et ne s’annulent pas. Chacun des éléments ajoutés au dossier doit être pris en considération et permet, comme autant de points de vue différents, d’approcher un peu plus l’essence divine. S’il est aisé dans un mythe de parler des métamorphoses des dieux, c’est chose plus compliquée que de les représenter plastiquement. Toutefois, si l’on garde cet objectif en tête on comprend mieux comment tenter de décrypter les images dites polymorphes (fig. 6) où, finalement, l’entité divine est à la fois composée de tous les éléments représentés mais est également tout autre chose. Tout comme le dieu solaire n’est ni un scarabée, ni un faucon et n’est pas Osiris mais un peu de tout ça à la fois. La forme que revêt une entité divine ne l’enferme pas, ne la limite pas. L’iconographie, tout comme le nom et les épithètes, permet d’évoquer un rôle, une fonction, une facette et d’émettre un commentaire sur la nature inaccessible de la divinité.

Les principes précédemment énoncés fonctionnent pour l’ensemble de l’Égypte et pour l’ensemble de la période pharaonique, à l’exception d’un cas tout particulier, celui du disque Aton. Bien qu’existant avant le règne d’Amenhotep IV/Akhénaton, ce n’est que durant la période amarnienne que la théologie atonienne est réellement mise en place. Il ne s’agit plus ici d’expliquer les différents cycles du monde par le biais de métaphores ou d’une quelconque multiplicité des approches. L’explication devient phénoménologique. Aton, le Disque, est responsable de toute vie et sera donc représenté comme tel, sous la forme d’un disque dont les rayons se terminent par de petites mains apportant le signe de vie ankh. L’astre reste cependant inaccessible et on ne peut que l’adorer dans sa perfection et se réjouir de sa présence.

Une divinité pour une autre, Anubis et Oupouaout

La religion égyptienne, pour autant que le terme religion puisse être utilisé pour catégoriser un système de pensée autre qu’occidental (14), ne se présente pas sous la forme d’un système unifié. En effet, de nombreuses études ont mis en avant le caractère régional des cultes égyptiens et bien que certaines divinités aient été élevées au fil du temps au rang étatique, c’est avant tout auprès des entités locales et des entités protectrices du foyer que va la vénération du peuple égyptien (15). Ces « régionalismes » ne sont pour autant pas exclusifs. En effet, dans la pensée égyptienne, rien ne s’oppose au fait que la Création soit le fait d’Atoum, de Ptah, de Rê ou encore de Sobek. Il en va de même pour l’iconographie. Ainsi, toutes les lionnes ne sont pas Sekhmet et tous les faucons ne sont pas Horus. Certains peuvent être presque interchangeables. Attardons-nous quelques instants sur les divinités canines de façon à observer quelles sont leurs similitudes ou leurs différences iconographiques ainsi que les titres et fonctions qu’elles peuvent partager.

Bien que la postérité ne semble avoir conservé le souvenir que de trois divinités canines, Anubis, Oupouaout et Douamoutef, les sources nous confirment l’existence d’un Sed, d’un Khentyamentiou ou encore d’une Hereret pour n’en citer que quelques-uns (16). Dans le cadre de cet article, concentrons-nous sur les deux plus connues, Anubis et Oupouaout.

Fig. 7 – Stèle, époque ptolémaïque. Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.
Photo MRBAB, BruxellesFermer
Fig. 7 – Stèle, époque ptolémaïque, Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.

Anubis, forme grecque de l’égyptien Inpw, est essentiellement connu comme le responsable de la momification et le juge préposé à la pesée de l’âme (fig. 7). L’étude des textes, de ses épithètes et de ses représentations, permet cependant de dresser un tableau plus complexe (17). Bien qu’il soit l’une des plus anciennes divinités égyptiennes (18), il est difficile, voire impossible d’atteindre la réalité que recouvrait Anubis au début de l’histoire égyptienne. Tout au plus sait-on qu’à l’origine, il est la seule divinité autorisée à être représentée dans l’entrée des mastabas, qu’il est chargé de l’approvisionnement des défunts et qu’il est responsable de l’Au-delà. Ce n’est qu’à la fin de la Ve dynastie et du début de la VIe qu’il est assimilé au sein du mythe osirien, qu’il perd sa primauté au profit d’Osiris qui le remplace dans les formules d’offrandes. C’est également à cette époque qu’Osiris supplante et assimile le dieu canin d’Abydos, Khentyamentiou (19). Il est entendu que la personnalité même d’Anubis ainsi que sa théologie ont évolué au fil du temps. Si l’on devait résumer brièvement ses domaines d’activités, on pourrait dire qu’il intervient essentiellement dans trois contextes : funéraire, juridique et pastoral.

Le premier domaine, le plus connu, est lié au monde funéraire. Dans ce cadre, Anubis joue le rôle de praticien et de facilitateur de la renaissance. Il assiste les embaumeurs et les prêtres en tant que hntj sh ntr, « Celui qui est dans la place d’embaumement  » et en tant que hrj-sŝt3, « Celui qui préside au pavillon divin ». Il veille sur les mystères de la momification et les métamorphoses du défunt en tant que Hrj-sŝtA, « Maître des secrets ». Cette dernière épithète trouve un magnifique écho dans l’Anubis sur coffret provenant de la tombe de Toutankhamon. Il est également gardien de la tombe et des nécropoles comme l’indique son appellation d’Anubis nb t3 djsr, « Seigneur de la nécropole », tpj dw-f, « Celui qui est sur sa montagne » et quelques autres épithètes désignant des nécropoles précises comme Gebelein ou Assiout (20).

Le deuxième domaine de compétence du canidé est juridique (21). Lorsque le défunt parvient dans la Salle de la Double Maât, Anubis y agit en tant que sr-d3d3t, « juge du tribunal ». En effet, c’est sous l’autorité de cette charge qu’il va annoncer l’arrivée du défunt et procéder à la pesée de son cœur. Son action, dans le cadre des funérailles d’Osiris, revêt également un caractère juridique. En effet, c’est au fils aîné qu’incombe la responsabilité d’offrir des funérailles. En tant que praticien, Anubis assume cette charge et agit pour Horus. C’est peut-être cet élément qui identifie Anubis comme fils adultérin d’Osiris. Il est le fils du roi mais, étant illégitime, n’a aucun droit sur le trône. Seul Horus, fils et héritier légitime, aura cette privauté.Il faut peut-être relier cette piste à une hypothèse philologique sur une utilisation du vocable inp pour désigner les jeunes princes royaux (22).

Une fois la momification terminée et Osiris inhumé, il convient de protéger sa dépouille. C’est la raison pour laquelle Anubis compose un groupe de quatorze gardiens (2 ´ 7) chargé de la protection de la dépouille (chapitre XVII du LdM). Il est ensuite de la responsabilité de l’héritier de réhabiliter la mémoire de son père. Horus prend alors le titre d’Harendotès, « Horus qui prend soin de son père », se voit qualifié d’Anubis qui compte les cœurs (23) et pourchasse Seth et ses disciples.

Il est également à noter qu’Anubis est partie prenante dans les scènes de rajeunissement du roi, et donc de renaissance, où Anubis est représenté avec un disque lunaire (24).

Fig. 8 – Stèle d'Hatiay, 18e dynastie. Rijksmuseum van Oudheden, Leyde.
Photo Rijksmuseum van Oudheden, LeydeFermer
Fig. 8 – Stèle d'Hatiay, 18e dynastie. Rijksmuseum van Oudheden, Leyde.

Le troisième domaine, le moins connu, apparaît à l’époque ptolémaïque et est relatif à une fonction pastorale du dieu. On en trouve mention dans certains temples comme à Kôm Ombo, Dendérah ou encore Edfou. Là, Anubis apparaît en relation avec le bétail en tant que « Seigneur des vaches laitières (25) », « Gardien des troupeaux » ou encore « Chef des bouchers (26) ». Ces fonctions, qui peuvent étonner, semblent déjà présentes dans les Textes des Pyramides (27). En outre, si l’on en croit le Papyrus Jumilhac, cela pourrait s’expliquer par la filiation qui existe entre le canidé et la vache céleste Hésat. Celle-ci est adorée à Atfih, à la frontière du XVIIe nome de Haute Égypte, le nome cynopolitain, dans lequel Anubis est la divinité tutélaire (28). Anubis est traditionnellement représenté soit sous la forme hybride, corps d’homme et tête de canidé, soit entièrement sous forme animale (29). Il adopte alors une position couchée, tête dressée en alerte et queue tombante. On le retrouve alors dans le cintre ou le linteau de certaines stèles ou sur des éléments de cercueil et de sarcophage. Cependant, à observer certains monuments comme les stèles de Salakhana ou encore la double stèle d’Hatiay (fig. 8), on s’aperçoit que bien que la divinité prenne la forme du canidé couché, le nom inscrit n’est pas celui d’Anubis mais bien celui d’un autre canidé, Oupouaout.

Fig. 9 – Oupouaout, Basse Epoque. Dépôt au Musée royal de Mariemont.
Photo WallonieFermer
Fig. 9 – Oupouaout, Basse Epoque.

Oupouaout, l’« Ouvreur de chemins », est également l’une des plus anciennes divinités égyptiennes (fig. 9). En effet, on le retrouve dans son iconographie traditionnelle, sous les traits d’un canidé debout sur pavois shdshd, porté au-devant des processions ou des marches militaires. On le voit d’ailleurs figuré sur des objets aussi anciens qu’une plaquette en ivoire représentant le roi Den (30) ou encore la palette de Narmer. De nombreux ex-voto lui sont consacrés, sous la forme de petits étendards, de stèles ou encore de petites amulettes de bronze le représentant sur ses quatre pattes et accompagné de deux cobras dressés.

Cette divinité, dont le principal lieu de culte se trouve à Assiout, capitale du XIIIe nome de Haute Égypte, semble, au premier regard, plus connectée au monde militaire et à la protection du roi qu’au monde funéraire à proprement parler. C’est ce rôle de protection du roi qui lui vaut de passer, dans les célébrations des Mystères d’Osiris à Abydos pour le fils d’Osiris, dont il protège et garde la dépouille durant la nuit (31). Il s’identifie alors à Horus Harendotès, Horus qui prend soin de son père, et joue également le rôle du s3-mr.f en procédant aux différents rites funéraires et intervient également pour châtier Seth et ses comparses. Ces trois fonctions peuvent également être exercées par Anubis comme nous l’avons vu précédemment. L’analyse de leurs fonctions, notamment dans le cadre de l’accomplissement des rites funéraires envers Osiris, la protection de sa dépouille et le châtiment de ses ennemis permet de dégager un archétype à portée juridique associant Horus comme héritier légitime du trône de son père et nos deux divinités canidés comme praticiens des rites funéraires et vengeurs de leur père.

À Abydos, durant les Mystères du mois de Khoiak, l’enseigne d’Oupouaout est portée à l’avant des processions, de façon à écarter les forces malveillantes et à mettre en déroute les ennemis d’Osiris. Durant ce festival, le rôle moral du dieu ainsi que son rôle juridique de fils est tenu par le roi ou l’un de ses représentants (32). L’importance du dieu est telle qu’au sein du temple de Sethi Ier, ses représentations mi-homme mi-canidé sont supérieures à celles d’Anubis. Il est cependant beaucoup plus connecté au domaine funéraire qu’on pourrait le croire puisque, toujours à Abydos, il supplante Anubis en étant lui-même désigné comme nd 3bdw, « Seigneur d’Abydos », et nb t3-dsr, « Seigneur de la nécropole (33) ». En tant qu’Ouvreur de chemins, il est également l’objet d’un culte tout particulier dans les oasis, notamment celle de Kharga, où il est à la fois responsable de la piste désertique mais également des voies menant à l’au-delà (34).

Bien que les deux dieux semblent partager beaucoup de compétences en commun, ils n’en demeurent pas moins différents comme en témoignent les directives laissées par Hapidjefaï, nomarque d’Assiout sous le règne de Sésostris Ier. En effet, il élabore, très précisément, son culte funéraire et notamment les offrandes et processions à effectuer en lien avec le temple d’Anubis et le temple d’Oupouaout (35). En outre, bien que certains domaines puissent voir Anubis ou Oupouaout agir pour une même fonction, jamais on ne semble retrouver un Oupouaout lié à la psychostasie ou pratiquant la momification. Ils ne partagent donc en commun que les rites liés à un aspect juridique vis-à-vis de leur père ainsi que la protection de la tombe.

Fig. 10 – Reliquaire protégé par deux canidés, temple d'Abydos.
Photo Cau BruallaFermer
Fig. 10 – Reliquaire protégé par deux canidés, temple d'Abydos.

L’iconographie d’Oupouaout présente sur la stèle d’Hatiay, celle de certaines stèles de Salakhana ou encore sur certains éléments de mobilier funéraire provenant des oasis, prouvent de manière irréfutable que tous les canidés ne sont pas Anubis et qu’en l’absence d’une inscription il est souvent bien difficile, voire impossible d’attribuer une représentation à l’un plutôt qu’à l’autre. Ainsi sur une très belle représentation provenant d’Abydos (fig. 10) peut-on voir un reliquaire gardé par deux canidés. Celui représenté debout, accompagné de cobras et sans conteste Oupouaout (cette iconographie n’est jamais attestée pour Anubis) mais on serait bien en peine d’identifier celui du dessus, représenté couché, comme étant l’un ou l’autre.

Notes

NuméroNote
1Schäfer 1902, p. 15 et 17 ; Cenival 1965, p. 14 et sq ; Wilkinson 2000.
2Cf. par exemple Sâmânu / Achu : Fischer-Elfert 2011.
3 Cf. Essai de Lucarelli dans ce volume, p. ???, fig. 1 ; Lucarelli 2010, p. 4.
4 Dunand et Zivie-Coche 2006, p. 26.
5 Zandee 1948.
6 Notamment Duquesne 2005, p. 1-5 ; Pouls Wegner 2007, p. 141-143 ; Wilfong 2015.
7 Rueness, Asmyhr, Sillero-Zubiri et al. 2011.
8 Gaillard 1927 ; Nicholson, Ikram et Mills 2015.
9 Pouls Wegner 2007, p. 145-146.
10 Haggag 2004.
11 Cf. note 10.
12 Sphinx 2006-2007, p. 271, cat. 148.
13 Decharneux 2012, p. 98.
14 Stevens 2006 ; Weiss 2015.
15 Duquesne 2005, p. 367-576.
16 Duquesne 2005, p. 367-384 ; Wilfong 2015.
17 Gransard-Desmond 2004 ; Duquesne 2005, p. 1-36.
18 Duquesne 2005, p. 384-388.
19 Leitz 2002, vol. 1, p. 391 et sq.
20 Willems 1998.
21 Notamment Blumenthal 1970, p. 36 ; Meeks 1976.
22 Pyr par. 1286a-1287a ; Willems 1998, p. 737-740.
23 Notamment Ritner 1985.
24 Titre qu’il possède lorsqu’il procède aux libations de lait sur les tables d’offrandes meroïtiques, en compagnie d’Isis. Cf. Yellin 1982 ; Quertinmont 2012, p. 176-179.
25 Durisch Gauthier 2002, p. 13.
26 PT § 2080e.
27 Vandier 1961, p. 55 et sq.
28 Pour les variantes cf. Leitz 2002, vol. 1, p. 391 et sq.
29 British Museum EA55586.
30 Junker 1890 ; Lavier 1989 ; Pouls Wegner 2002.
31 Berlin 1204, 1.11 « je jouai le rôle du sA-mr.f pour Osiris Khentyamentiou » ; Lavier 1989, p. 292.
32 Durisch 1993, p. 207-208, note 12.
33 Anubis, Upwawet, and other deities 2007, p. 17 ; Dunand 2005.
34 Devauchelle 1996 ; DuQuesne 2003 ; Bertrand 2014.
35 Dunand 2005.