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Reporticle : 176 Version : 1 Rédaction : ? Publication : 26/05/2016

Note de la rédaction

Ce reporticle est extrait du livre : Les sculptures de Bruxelles, Editions Pandora / Galerie Patrick Derom, Anvers/Bruxelles, 2000, pp. 144-155. Le cahier de photographies a été réalisé par Vincent Everarts – http://www.vincenteverarts.eu.

Le monument au travail

Les deux dernières décennies du XIXe siècle furent les plus bénéfiques pour la sculpture belge qui y atteignit un de ses sommets, tant par le nombre que par la qualité des œuvres. Encouragés par ce contexte favorable, certains parmi les meilleurs rêvèrent de monuments grandioses. En effet ne pouvaient-ils espérer le soutien des pouvoirs publics, entraînés par un roi bâtisseur ? En cette époque privilégiée, de tels monuments couronneraient la passion pour un art et la maîtrise exceptionnelle de ses techniques. Ils consacreraient aussi le talent de quelques-uns de ses praticiens. Malheureusement, la réalité fut désespérante. Alors que ces ensembles furent projetés dans l'euphorie, pour porter la statuaire classique au-delà de ses limites, ils furent, en fait, l'annonce de sa fin imminente. Nous constaterons les raisons de cet échec qui résulta sans doute de ce qu'ils ne furent pas le fruit d'initiatives officielles, mais individuelles, en l'occurrence celles de Charles Van der Stappen et de Constantin Meunier. Ceux-ci furent certainement trompés par le succès de Jef Lambeaux, dont le gigantesque relief des Passions humaines était exécuté avec les deniers publics bien qu'il ait été conçu en-dehors de tout projet officiel, et qu'à la même époque, ce sculpteur s'était aussi vu confier l'agrandissement gigantesque de cette Lumière de Wiertz, qui devait concurrencer Bartholdi. Bref, on voyait très grand.

Ces monuments grandioses étaient inspirés par des concepts humanitaires : la fraternité, la paix, la liberté, la famille, le travail. Sans doute ne peut-on écarter, à ce propos, une influence, fut-elle indirecte, de la franc-maçonnerie, car, comme Bartholdi, Lambeaux et Meunier en étaient membres. Le monument inspiré à ce dernier par le travail ainsi qu'à Van der Stappen dont on ignore s'il était maçon comme ceux qui lui étaient proches, résultent certes d'une philosophie socialiste mais qui n'était nullement contradictoire avec les préoccupations philanthropiques des loges. Edmond Picard résuma cette volonté de créer un art pour le peuple et inspiré par lui, lors d'une conférence à La Libre Esthétique, le 26 mars 1895 : « Le désir de faire un art social, actuellement délaissé pour l'art privé, fera naître chez les artistes des forces géniales […]. Quand l'art n'a pas un but socialisé, il est secondaire et doit être jugé comme un luxe bourgeois assez méprisable » (1). Une telle théorie doit évidemment être reliée à la progression du socialisme qui franchit une étape décisive en 1885, lors de la fondation du Parti ouvrier belge, alors même que Meunier se remettait à la sculpture qu'il avait quasiment délaissée pendant un tiers de siècle. Ses figures d'ouvriers commencèrent à s'imposer, alors que la crise économique provoquait des frondes populaires. Se succédaient des grèves très brutales pour obtenir de meilleures conditions de travail, mais aussi le suffrage universel sans lequel les socialistes resteraient à l'écart du pouvoir. Parmi les têtes de ce mouvement politique se distinguaient des hommes qui appuyèrent Meunier, tels Édouard Anseele, l'un des fondateurs du Parti, Georges Eekhoud ou Emile Verhaeren, qui créèrent la Section d'art de la Maison du peuple.

On soulignera cette coïncidence historique : Meunier aurait commencé à assembler les premières esquisses de son Monument au travail en 1894, lorsque le Parti ouvrier entra à la Chambre. Malgré tout, le sculpteur n'eut jamais la chance de le voir érigé, peut-être parce qu'il ne fut pas souhaité par les gouvernements qui se succédèrent et dont un des objectifs fut de contrer la progression des socialistes. Au début, le sculpteur ne se préoccupa que des quatre reliefs dont le premier, consacré à L'industrie ou au Feu, fut exposé à Bruxelles en 1890, sans doute à l'état d'esquisse. En avril 1894, il en présenta à Paris le modèle achevé, mais aussi les esquisses de La moisson ou L'air et du Port ou L'eau. Le premier fut exposé achevé, au début de 1899 à La Libre Esthétique, mais il fallut attendre 1902 pour y voir le second. Quant à La mine ou La terre, elle apparut en 1901 (2). Il s'agissait d'un projet de longue haleine, qui incluait en outre des statues dont le nombre varia au cours du temps. Ne retenons que celles qui décorèrent finalement le monument, tel cet Ancêtre qui apparut, mais imberbe, au salon de Gand en 1895. Un an plus tard, La Libre Esthétique révéla un modèle en plâtre du Mineur accroupi. Celui du Forgeron au repos, encore appelé Le travailleur, fut montré à Dresde en 1897. La maternité et Le semeur furent les derniers à être achevés : la première fut exposée au Salon de Bruxelles en 1903. Quant au second, il fut achevé l'année suivante (3). Ces deux œuvres, auxquelles Meunier tenait particulièrement, soulevèrent des problèmes d'emplacement qui expliqueraient peut-être le temps qu'il mit à les terminer. Ainsi envisagea-t-il un moment de les rassembler en un seul groupe au sommet du monument, un emplacement qui échut finalement au seul Semeur. Mais il fut aussi question d'installer La maternité non à l'un des angles du monument mais au premier plan.

Si Meunier tergiversa sur le nombre de sculptures et de leurs sujets, il hésita encore plus quant à la configuration d'un monument à vrai dire assez complexe. Par manque d'informations, l'évolution de ses tentatives reste obscure. ll est certain, par exemple, que plusieurs maquettes furent réalisées de son vivant. Mais combien ? Comment se présentaient-elles ? D'après Robert Thiry qui connut Meunier, celui-ci exécuta un premier projet de l'ensemble dès 1893 : « La conception initiale affectait la forme d'un cube, dont les quatre hauts-reliefs constituaient les faces verticales ; il plaçait le semeur sur la face supérieure et, aux quatre angles, trois statues de métier et le groupe de la maternité ». Une maquette en bois répondant à cette description, fut effectivement réalisée par Meunier. Elle n'est connue que par une photographie (4). Cependant, le chanoine Armand Thiery, tout en reconnaissant qu'il s'agissait bien de la première maquette, la data de 1901 ! ll prétendit par ailleurs que Meunier n'avait imaginé l'aspect général du monument qu’à partir de 1894 (5). Cela correspond à une information, donnée en avril par L'Art moderne, à propos de L'industrie : « Le triomphal haut-relief de Constantin Meunier est, dans la pensée de son auteur, l'une des faces d'un soubassement, sur lequel s'élèverait une colonne, une figure ou un groupe » (6). On le constate, l'artiste était encore loin d'avoir arrêté la configuration de son monument qui ne répondit pas du tout à cette description. La première intervention officielle en faveur de son érection ne fut faite qu'en juin 1898, au conseil communal de Bruxelles, par Max Hallet. Cet élu socialiste était convaincu qu'il s'agissait de « l'un des plus beaux projets artistiques qui aient été formés dans notre pays ». En novembre, Joseph Lecomte envoya une lettre à La Fédération artistique. Ce correspondant estimait qu'il fallait présenter en plein air les œuvres de ce « génie tel que, d'ici longtemps, il n'en naîtra sans doute pas l'égal sur le sol belge ». Et à propos du monument, il s'exclama : « Ne serait-ce pas une faute - une faute irréparable[…]- que de laisser échapper une telle œuvre. ». Elle suggéra de commander aussi des monuments à Dillens, Van der Stappen, Vinçotte, de Lalaing et Lambeaux. « Si l'idée développée pouvait être généralisée, - conclut-elle -, Bruxelles deviendrait, au point de vue de l'art sculptural, une ville vraiment exceptionnelle » (7). Toujours en 1898, Georg Treu publia une lettre de Meunier, datant peut-être de l'année précédente : « Je ne suis pas encore arrêté au sujet des figures à placer sur les angles du grand piédestal décoré de hauts-reliefs. Je crains que cela ne devienne trop vaste […]. Je compte exposer l'an prochain la grande maquette de l'ensemble. Quant au groupe principal, qui doit surmonter le Monument du Travail, il a subi plusieurs transformations […]. Le sujet en est la Paix et la Fécondité, représentée dorénavant par une figure d'homme, qui, dans un geste large, répand la semence sur la terre pour la féconder. Puis deux figures, une forte femme, fille de la Terre, tenant contre son sein l'enfant. Puis, une autre figure d'homme, récoltant les fruits de la Terre » (8). Le chanoine Thiery précisa que la maquette à laquelle Meunier faisait allusion dans cette Iettre, présentait une vingtaine de statues sur plusieurs étages ! Le fait que l'artiste ait prévu un monument, décoré par trois ou quatre fois plus de statues que dans le modèle finalement adopté, fut confirmé, fin juillet 1900, par L'Art moderne : « Nous avons vu chez Constantin Meunier la maquette, considérablement modifiée, de son Monument au travail. Dans son projet définitif, le statuaire compte faire exécuter en pierre les quatre hauts-reliefs du monument, qui apparaîtrait ainsi comme un roc taillé […]. Quatre grandes figures en pied (le Débardeur, le Marteleur, etc.), coulées en bronze, en occuperaient les angles, reliées entre elles par des groupes de personnages assis ou couchés, d'enfants, etc. Une statue en bronze surmonterait le tout » (9). En avril 1901, le jubilé de Meunier (qui avait septante ans) fut fêté par une nombreuse assistance dans l'atelier de Van der Stappen. A cette occasion, Camille Lemonnier fit appel aux dirigeants pour que le monument fut érigé, tel un « hommage national » au grand artiste, « afin de lui permettre d'en faire à son tour une filiale et solennelle dédicace à la patrie ». L'appel dut être entendu par Léopold Il puisqu'en novembre, celui-ci, d'accord avec Meunier, choisit comme emplacement le rond-point de la très élégante avenue de Tervueren (10). Toutefois, le Gouvernement y renonça. « Ce fut un scandale, d'autant plus que le motif allégué était de ceux qui stupéfient par leur absurdité : on craignait, en effet, que le Monument au travail eût été, à l'avenue de Tervueren, le point de ralliement des socialistes (11) » ! D'après Emile Vandervelde, ce fut le souverain lui-même qui, s'étant ravisé, s'opposa pour cette raison à tout placement du monument en plein air… ll est évident que certains propos de défenseurs du monument, comme Max Hallet, devaient déranger les partisans de l'ordre établi. Ce socialiste n'écrivit-il pas : « Les soldats du travail n'ont chez nous ni honneur, ni statues, ni pensions, comme en ont les autres dont le métier est de détruire et de tuer » ! Et il suggéra d'ériger le monument, - véritable provocation -, avenue Louise, le rendez-vous de la bonne société (12). Ce courant d'opinion renforcé par les hésitations du sculpteur, paralysa en fait le projet pendant de nombreuses années.En février 1901, Joseph Lecomte émit le vœu que Meunier en vienne à collaborer avec Victor Horta, l'auteur de la Maison du peuple, pour résoudre les problèmes architectoniques de son monument. « Horta seul mérite cet honneur ! Combien je voudrais que Meunier se l'adjoignit […]. A eux deux ils créeront le plus beau monument moderne qui soit en Belgique et, qui sait, peut-être au monde » (13). L'appel fut entendu, et l'on peut supposer que, sous l'influence de l'architecte, Meunier se décida pour un nombre plus restreint de statues. Dans ses mémoires, Horta signala qu'il avait réalisé, dans son atelier de la rue Américaine, une quinzaine de maquettes (14) ! Pourtant les biographes n'en mentionnent que trois, celles qui furent exposées au Cercle artistique en 1902. A cette occasion, Edmond De Taeye rapporta que Meunier avait hésité entre plusieurs alternatives : « D'abord, il supposait l'œuvre dans une salle monumentale, où des hauts-reliefs grandioses alternaient […] avec de puissantes figures. Ensuite, il a vu divers gigantesques « morceaux » assemblés, de manière à former un ensemble isolé, en plein air, disposé en segment de cercle ». Enfin, son esprit, sans cesse en évolution, s'est arrêté aux lignes sommaires de la maquette exposée au Cercle' 'Je vois un bloc' », déclara Meunier (15). Ces maquettes privilégiaient en effet cette solution du bloc, encore appelée « convexe ». Horta avait tenté d'y répartir les sculptures. Ainsi avait-il isolé La maternité au premier plan, et surtout refusait-il de placer au sommet la statue du Semeur (16). Ceci est assez étonnant, quand on sait ce que ce sujet représente pour les libres-penseurs du Grand-Orient de Belgique auquel l'architecte comme le sculpteur étaient affiliés. Meunier aurait-il accepté de lui substituer un Christ, comme l'exigea le brasseur et collectionneur danois Jacobsen qui lui proposa d'ériger le monument à Copenhague (17) ? Ce projet révélé peu après l'exposition des maquettes au Cercle, émut l'opinion. Une pétition appuyée par la majorité des associations artistiques du pays, fut adressée au ministre des Beaux-Arts (18) qui, fin 1902 et début 1903, décida Meunier à présenter son oeuvre dans une salle spéciale d'un palais dont la construction était prévue au Mont-des-arts. Albert Aerts, un praticien désigné par Meunier, disposerait d'un baraquement ayant les mêmes dimensions que la future salle, afin de tailler dans les meilleures conditions possibles les reliefs et les statues, à l'exception du Semeur qui serait en bronze (19). Le contrat, aujourd'hui introuvable, et dont on ignore les clauses, fut signé le 23 février 1903 (20). On sait toutefois que le Gouvernement acquit tous les modèles pour une somme de 146.000 francs, à charge pour Meunier de les faire exécuter dans leurs matières et formats définitifs (21). Après sa mort, ses héritiers ne respectèrent pas ces dispositions.

La décision de reléguer le monument dans un édifice, qui serait peu fréquenté par le peuple, fut immédiatement critiquée au Parlement. Ainsi Henri Carton de Wiart rappela-t-il qu'il importait « qu'une telle oeuvre fut exposée en plein air, de telle sorte qu'elle puisse être appréciée de tous » (22). A la même époque Henry Van de Velde exécutait la maquette d'un monument concave alors que, déjà en 1897, lors d'un voyage à Dresden en compagnie de Meunier, il avait étudié la possibilité d'ériger le monument dans cette ville. Un événement se produisit plus tard, en novembre 1904, qui souleva une tempête de protestations : un crédit fut voté par la Province du Brabant pour l'érection devant le futur palais du Gouverneur, d'un autre Monument au travail qui serait commandé à Charles Van der Stappen ! De la tribune de la Libre Académie de Belgique, Camille Lemonnier, le 30 janvier 1905, dénonça cette « usurpation », inspirant l'expédition, le 6 février, d'une protestation conseillant au gouverneur d'affecter le budget prévu au monument de Meunier. Elle s'opposait à ce que cette oeuvre devint « un fond de musée » (23). Meunier mourut le 4 avril, mais son projet n'en fut pas enterré pour autant.En attendant qu'il se concrétise, les deux premiers reliefs taillés par Aerts furent exposés au musée, dès juillet 1905 : L'industrie et La mine (24). Cela relança immédiatement le débat puisqu'en août, Octave Maus intervint à son tour pour que le monument fût érigé à Bruxelles, dans « le plein air de la rue », au lieu d'être présenté dans l’atmosphère lourde d'un musée. L'oeuvre devait être en contact direct et immédiat avec la foule, afin de propager les nobles leçons qu'elle profère. N'était-elle pas le symbole de la patrie éternelle, l'expression la plus héroïque, la plus noble et la plus durable de cette Belgique laborieuse (25) ? Hippolyte Fierens-Gevaert partageant cet avis, publia un article pour « sauver le Monument au travail du sépulcre qui l'attend » (26). Bruxelles n'était pas la seule à réclamer le monument. Toujours en 1905, Jules Destrée intervint auprès du ministre pour qu'il fût érigé à Charleroi, ville minière et industrielle. Une commission avait envisagé son érection en face de la gare du Sud. Elle comptait organiser un concours puisque, si le Gouvernement possédait les sculptures, on ignorait toujours quel genre de monument leur conviendrait le mieux. Vinçotte, De Groot et l'architecte Ernest Acker déconseillèrent cette procédure (27), d'autant plus malvenue que ce dernier devait exécuter, cette année-là, à l'Exposition rétrospective de l'art belge, la première mise en place en grandeur réelle du monument (28)… ll avait opté pour une présentation en hémicycle qu'il comptait proposer pour le palais prévu au Mont-des-arts. Acker était appuyé par Alexandre Charpentier qui certifiait que cette disposition avait été étudiée par Meunier, à l'origine (29).

Une photographie montre en effet une maquette en terre glaise d'un monument de ce type, qu'il est malheureusement impossible de situer chronologiquement (30). Mais, si Charpentier la situait à l'origine, De Taeye, nous l'avons vu, prétendit qu'il s'agissait d'une solution intermédiaire ! Quant à Thiery, il assura qu’ « à sa mort, Meunier, qui avait songé à un temple, travaillait à une maquette en hémicycle » ! Il est certain que Van der Stappen vit un jour une maquette d'une telle disposition dans l'atelier de son confrère. On sait qu'il s'exclama : « Mais c'est mon monument à l'infinie bonté que vous faites là ! ». Meunier, embarrassé, lui aurait répondu : « Si c'est ainsi, j'y renonce ». A en croire Thiery, il n'aurait pas tenu parole (31)… D'autres architectes s'attaquèrent à ce projet comme à un défi. Ainsi, lors d'une exposition consacrée à Meunier, à Vienne en 1906, Joseph Urban disposa les œuvres devant une muraille « cubiste » en désaccord avec leur esprit (32).

En Belgique, rien ne progressait : le ministre ayant les beaux-arts dans ses attributions, signala, en février 1907, qu'il n'avait pas encore pris de décision définitive quant à l'emplacement du monument dont les éléments seraient placés au musée, en attendant (33). L’année suivante, il ne fut pas plus convaincu de son urgence lorsque fut constitué un prestigieux comité international à l'initiative de la France, pour construire un autre Monument au travail. D'une conception grandiose, il avait été prévu pour être exécuté, sous la direction de Rodin, avec la collaboration des plus éminents sculpteurs del'époque, notamment Meunier (34).

En 1909, lors de la rétrospective consacrée à Meunier par l'Université catholique de Louvain, Lenertz avait, conseillé par le chanoine Thiery, repris le projet en « bloc » s'inspirant directement de la troisième maquette de Horta (35). « Celui-ci en fut ulcéré. Je fis - écrivit-il - , un paquet du tout : années d'études, frais d'ouvriers, de moulage, de mon insuccès et d'une certaine ingratitude […]. Je ne me suis plus jamais occupé des projets envisageant de ranimer l'œuvre du maître décédé ». Les raisons qui mirent un terme à la collaboration entre Meunier et Horta restent imprécises. Ce dernier avança une explication assez cruelle : « Le Monument au travail répondait bien peu au talent de Meunier, s'attachant plus à exprimer le profond sentiment du sujet qui l'avait frappé, que de faire des statues pour un ensemble décoratif à placer sur une place publique » (36). ll est vrai que, contrairement à ses confrères, Meunier ne fut pas réellement tenté par l'exécution de monuments, voire même de statues conçues pour l'extérieur.Le monument allait encore tenter plus d'un architecte.

Henry Van de Velde qui, nous l'avons vu, avait adopté la disposition panoramique, eut surtout l'occasion de construire à Iéna, un petit temple octogonal où furent disposés les reliefs. Cet édifice avait été commandé par les ouvriers des usines Zeiss à la mémoire de leur patron. il fut inauguré en 1911 (37).

Nous avons vu que, lors de l'Exposition universelle de 1910, trois sculptures de Rodin, dont Les bourgeois de Calais, furent disposés temporairement sur des pelouses publiques ixelloises. Cette heureuse initiative raviva l'ardeur des partisans des sculptures en plein air, notamment du monument de Meunier. C'est ainsi qu’Octave Maus publia une lettre surprenante de Joseph Lecomte qu'il approuvait intégralement : « Si je pouvais disposer des Meunier de la 'rue de la Régence' […], je les arracherais sans hésiter à la mauvaise compagnie des déesses de Geefs et de Fraikin […]. Je les transférerais en pleine rue, ces œuvres si vivantes, non sur une 'belle' place ou dans un square élégant, mais dans un carrefour industriel et lépreux de l’agglomération bruxelloise. J’en connais un, à Molenbeek : un terre-plein noir, planté d'arbres anémiques, avec pour fond, une église ou un entrepôt, - on ne sait au juste, tant la construction, dont il s'agit, souillée, écaillée, rapiécée, est triste et minable. » (38). Pour Meunier il fallait de l'air, certes, mais celui que respirait le prolétariat ! Lecomte ne fut pas entendu puisqu'en octobre 1911, La moisson rejoignit, à son tour, le musée de l'État.

En 1911 lors de la grande Exposition de Charleroi, cette cité asphyxiée par les hauts-fourneaux et les charbonnages, et qui espérait toujours le monument, en fit installer une nouvelle version dans le pavillon consacré à la métallurgie. Elle avait été élaborée par J.L. Hasse et Walther Van Cuyck, dans un style un rien Louis XVI (39)… Cette installation incita sans doute le comité général des Amis de l'art wallon à relancer la campagne. Il trouva en Jules Destrée un brillant avocat. Pourquoi n'y aurait-il pas deux monuments identiques, l'un à Bruxelles, l'autre à Charleroi ? « Il reste déplorable, - lança celui-ci -, que notre pays, ayant eu l'honneur incomparable d'un enfant tel que Meunier et d'une oeuvre comme le Monument au travail, ne se soucie pas de le voir enfin réalisé ! » (40).

En 1912 et 1913, le gouvernement était toujours à la recherche d'un emplacement : il fut question notamment de la place Sainctelette et du bois de la Cambre (41). En 1913, l'architecte Nicolas Pourbaix présenta à Gand une version inspirée, cette fois, par le polygone qui avait été privilégié par Horta (42). Celui-ci la qualifia de plagiat… Ce fut aussi l'année où, à Bruxelles, l'Administration communale se remit à la recherche d'un emplacement, chargeant l'architecte Antoine Pompe de lui remémorer l'historique de toute l'affaire (43).

La guerre vint mettre un terme à ces démarches alors que l'ensemble des reliefs et statues destinées au monument n'étaient pas encore exécutés dans leur matière définitive, loin de là. Seuls se trouvaient au musée un Mineur accroupi en bronze, et trois des quatre reliefs. Le dernier, Le port, ne fut livré qu'en juin 1918, après une dizaine d'années de discussions quant à son aspect définitif qui n'avait pas été arrêté par Meunier (44). A la même époque, le ministre des Beaux-Arts confirma son intention d'ériger le monument, assurant cette fois qu'il se trouverait en plein air. Après l'armistice, le Gouvernement eut toutefois d'autres priorités : redresser un pays en ruines et élever des monuments à ses héros et martyrs. Cependant, le fait que les socialistes ne quitteraient plus le pouvoir, allait garantir l'aboutissement du projet, après encore quelques années de patience.En 1924, une manifestation fut organisée par la section d'art du Parti ouvrier belge : l'Exposition internationale de la coopération et des œuvres sociales. Elle se tint à Gand où les architectes Victor Bourgeois et Louis Van der Swaelme installèrent une version en hémicycle. Les statues furent choisies et disposées par Adolphe Wansart. Ce sculpteur introduisit deux statues en pied supplémentaires alors que le contrat passé entre Meunier et le Gouvernement ne prévoyait que l'exécution du seul Semeur (45). Lors de l'inauguration, le ministre socialiste Edouard Anseele annonça, optimiste, que le monument serait édifié par les ouvriers. « Tous, - fut-il écrit à cette occasion -, eurent la vision d'un triomphe artistique belge, redevable […] au prolétariat, et ce en dépit des promesses […] de ceux qui étouffent notre art sincère, grandiose et sublime, pour payer des primes à l'art hystérique, malade et névrosé » (46) ! L'auteur de ces lignes, qui n'appréciait manifestement pas les tendances artistiques contemporaines, posait la sculpture de Meunier en exemple parfait d'un art prolétarien. En 1925, les élections furent un triomphe pour les socialistes. Il ne pouvait plus être question de reléguer le monument dans l'enceinte élitaire d'un musée : « Pas de musée pour ce symbole du travail universel, mais la rue […]. La glorification du travail s'adresse […] à la masse ouvrière, quelle qu'elle soit. » (47). Trois ans plus tard, la Société centrale d'architecture de Belgique forma un comité pour l'érection du Monument au travail, dont le roi Albert I accepta le haut patronage. Elle lança une souscription tout en se promettant d'organiser un concours. Mais surtout elle décida le Gouvernement et la Ville de Bruxelles à l'ériger sur la place Jules de Trooz pour le centenaire de l'indépendance (48). Bien qu'il s'agît de la zone portuaire, à proximité d'un quartier industriel, on ne pouvait pas dire que, dans cet endroit excentrique proche du parc Royal de Laeken, défileraient les masses laborieuses ! Cela aurait été le cas à Charleroi. La Province de Hainaut demanda d'ailleurs, mais en vain, qu'une réplique y fut érigée.

Un concours fut organisé rapidement à Bruxelles, dont les concurrents durent déposer plans, maquettes et devis pour le 31 octobre 1929. Le jury, constitué notamment par les sculpteurs De Rudder, Rousseau, Ghobert, Vandevoorde, Verbanck et Wansart, couronna le travail de Mario Knauer. Ces projets furent exposés au palais des Beaux-Arts, le 16 novembre 1929, et, le 24 janvier 1930, le gouvernement vota enfin les subsides pour l'érection du monument : 1 403 457 francs (49).

Le musée devrait donc se dessaisir des œuvres qui s'y trouvaient exposées depuis plus de vingt ans, ce qui ne convenait pas à son conservateur, Léo van Puyvelde. Celui-ci publia un article, qui, au nom de « l'émotion esthétique », critiqua la décision gouvernementale. Il redoutait surtout que les reliefs en pierre de Chauvigny ne puissent résister aux intempéries. Cette pierre peu résistante, mais permettant une grande finesse de taille, avait été retenue alors qu'on envisageait, du vivant de Meunier, d'installer le monument à l'intérieur (50)… Le conseil communal de Bruxelles, conscient du risque de dégradation, examina la possibilité de faire couler des répliques en bronze, mais il en fut rapidement dissuadé par le coût de l'opération. Il dut aussi répondre aux carriers belges vexés que la partie architectonique fût prévue en granit bavarois.

Pendant quelques mois, l'incertitude régna quant au nombre de Monuments au travail qui seraient érigés ! Van Puyvelde le voulait au musée. Quant à Destrée, il continuait à batailler pour qu'au moins une réplique fût installée à Charleroi (51).

Finalement, le Monument au travail fut inauguré le 12 octobre 1930, le jour même de l’inauguration de l'Exposition nationale du Travail, la dernière des cérémonies du centenaire de la Belgique. Celle-ci fut organisée le matin dans un des palais jouxtant l'arcade du Cinquantenaire. Les dix mille familles des lauréats de concours professionnels y avaient été invitées. Le roi Albert Ier prononça un discours du haut d'une estrade monumentale dans le fond de laquelle avait été installé un Monument au travail dans une version en hémicycle. Pour autant que nous puissions en juger d'après une ancienne photographie, il s'agissait d'une adaptation du projet des architectes Émile Poly et Robert Puttemans qui avait été classé deuxième au concours (52). Sans doute utilisa-t-on les plâtres des reliefs et statues qui avaient déjà servi lors d'expositions précédentes. L'après-midi la majeure partie des participants se retrouvèrent à la place Jules de Trooz pour l'inauguration du monument définitif (53). Le bourgmestre Adolphe Max qui venait d'offrir des fleurs à Mme Jacques-Meunier, fille du sculpteur, accueillit le couple royal à sa descente de voiture. Il était quinze heures. La musique des guides et la fanfare des mineurs de Boussu-Bois entamèrent aussitôt le final de la 5e symphonie de Beethoven. Outre les ministres, gouverneurs, élus locaux, hauts fonctionnaires, on reconnaissait dans l'assemblée les lauréats de l'Exposition du travail qui avait cours, mais aussi Victor Horta et les sculpteurs Rousseau, Rombaux et Braecke.Max montant à la tribune, signala que « Par un sort étrange et merveilleux, l'apothéose si longtemps attendue s'accomplit le jour même où la Nation dans une fête triomphale, a salué en un éclatant hommage l'ouvrier belge, en célébrant son énergie, sa vaillance féconde, le persévérant effort par lequel, pendant un siècle, il a contribué à la grandeur et à la richesse de la patrie » (54). Il retraça alors la carrière de Meunier avant qu'un chœur n'entonne avec beaucoup d'hésitations, paraît-il, un hymne au travail (paroles de Franz Ansel, musique d'Albert Dupuis), puis que Vers l’avenir ne soit interprété par les musiques précitées. Pendant toute la cérémonie, la place fut survolée par un avion tirant une banderole sur laquelle était écrit : 'Lisez Le Peuple' ! Le monument de Meunier était enfin inauguré, un quart de siècle après sa mort, alors qu'une crise sans précédents frappait les pays industriels, plongeant à nouveau la classe ouvrière dans la misère et le désespoir. Neuf ans plus tard, l'état des reliefs inquiéta déjà le conseil communal, mais ce fut seulement après la guerre qu'il put inviter Lucien Christophe, conservateur du Musée Meunier et van Puyvelde à lui adresser un rapport. La proposition de tailler des copies en pierre d'Echaillon, plus résistante, ne put être réalisée lorsque le monument dut être démonté et déplacé aux abords pour permettre la construction d'un pont. L’opération commença en janvier 1952, pour s'achever deux ans plus tard. Récemment il a encore été question de déplacer le monument dont la restauration a été entamée.

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